Si vous cherchez à comprendre la tolérance religieuse, laissez les traités de théologie et venez marcher dans les rues d'Aného un dimanche matin.
Dans l'air marin chargé d'humidité, vous entendrez les cloches de la Cathédrale Saint-Pierre-et-Paul sonner à toute volée. Quelques rues plus loin, le chant grave du muezzin s'élève de la mosquée centrale. Et si vous poussez la porte d'une cour familiale historique afro-brésilienne, il est très probable que vous tombiez nez à nez avec un autel vaudou fraîchement aspergé d'huile de palme, posé juste en dessous d'un crucifix.
Aného n'est pas une ville divisée par la religion ; c'est une ville qui a additionné les dieux.
Le socle inébranlable : Le Vaudou et les ancêtres
Avant les cathédrales et les mosquées, il y avait la forêt, la lagune et la foudre. Le socle animiste (souvent regroupé sous le terme générique de Vaudou) est la couche géologique spirituelle originelle de la région.
Ici, le Vaudou n'est pas vécu comme une "religion" concurrente qu'il faudrait choisir, mais comme une loi de la nature. Croire en l'invisible, au pouvoir des divinités de l'eau (comme Mami Wata dans l'imaginaire populaire) ou à la foudre (Heviesso), c'est simplement accepter le fonctionnement du monde. Même lorsqu'un habitant d'Aného se convertit à une grande religion monothéiste, il renie rarement la présence et la force de ses ancêtres. Ne pas honorer l'autel familial, c'est s'exposer au déséquilibre social et personnel.
L'héritage catholique des Agoudas
Le catholicisme à Aného possède une coloration tout à fait particulière. Si les missionnaires allemands puis français ont joué un rôle d'évangélisation classique, l'ancrage profond de l'Église romaine vient de l'intérieur, par les Agoudas.
Lorsque ces anciens esclaves sont revenus de Bahia (Brésil) au XIXe siècle, ils ont ramené dans leurs bagages le catholicisme fervent d'Amérique latine, avec son culte des saints protecteurs. Pour marquer leur statut d'hommes libres et civilisés, ils ont bâti des chapelles privées au sein même de leurs concessions familiales.
C'est ainsi qu'est né un syncrétisme physique éblouissant. Dans une même cour, on priait Saint Antoine de Padoue pour retrouver un objet perdu, mais on consultait le prêtre vaudou pour s'assurer qu'un sortilège n'avait pas été jeté. Les statues des saints catholiques et les fétiches cohabitaient (et cohabitent encore) sans se faire la guerre.
L'Islam : La religion des marchands du nord
La troisième grande force spirituelle est l'Islam, introduit plus tardivement et plus pacifiquement par les routes commerciales. Des marchands venus du nord du Togo (Kotokoli, Tchamba), ainsi que du Mali ou du Niger, se sont installés à Aného pour faire le commerce du bétail, des céréales et des tissus.
Bien que l'Islam soit doctrinalement très strict sur l'interdiction de l'idolâtrie (s'opposant frontalement aux fétiches vaudous), la cohabitation à Aného est exemplaire. Les communautés musulmanes sont pleinement intégrées au tissu économique de la ville. Les fêtes de Tabaski ou de Korité sont l'occasion pour les musulmans de partager des repas grandioses avec leurs voisins chrétiens ou animistes. L'appartenance à la communauté d'Aného prime sur le dogme.
Le pragmatisme spirituel : Additionner plutôt qu'exclure
Comment cette paix est-elle possible ? La réponse réside dans le pragmatisme spirituel ouest-africain. Ici, la spiritualité est vue comme une recherche d'efficacité, de protection et de guérison. Si l'enfant est malade, il n'y a aucune contradiction à faire dire une messe le matin, à faire réciter une prière coranique par un marabout l'après-midi, et à consulter le Fâ (l'oracle vaudou) le soir pour comprendre l'origine profonde du malheur.
Les divinités ne sont pas vues comme jalouses, mais comme complémentaires. C'est cette philosophie de l'inclusion qui fait d'Aného une anomalie merveilleuse. Lors de la grande fête traditionnelle d'Epé-Ekpé à Glidji, vous verrez des femmes portant la croix autour du cou, vêtues d'un pagne blanc, attendre avec ferveur la sortie de la Pierre Sacrée de la forêt animiste. Elles ne trahissent pas leur Dieu ; elles embrassent simplement toute l'épaisseur de leur histoire.
