Le voyage du retour
Parmi toutes les histoires que racontent les rues d'Aneho, celle des Agoudas est peut-etre la plus meconnue et la plus emouvante. Les Agoudas sont les descendants d'esclaves africains deportes au Bresil qui, une fois affranchis, ont traverse l'Atlantique en sens inverse pour revenir s'installer sur la cote de leurs ancetres. Leur histoire est celle d'un retour — geographique, culturel, identitaire — qui a profondement marque le visage de Petit Popo et dont les traces sont encore visibles dans chaque maison a etage, chaque nom de famille, chaque recette de cuisine.
Entre le XVIIe et le XIXe siecle, des dizaines de milliers d'Africains de la cote guineenne furent deportes vers le Bresil, principalement vers la region de Bahia. Salvador de Bahia etait la principale porte d'entree des captifs dans le Nouveau Monde. Beaucoup etaient originaires de la zone qui correspond aujourd'hui au sud du Togo et du Benin. Les ethnies les plus representees parmi les deportes etaient les Yoruba, les Fon, les Ewe et les Guin-Mina — les ancetres directs des habitants actuels d'Aneho.
Contrairement a ce qui s'est passe dans d'autres regions des Ameriques, les Africains de Bahia ont pu conserver une part considerable de leur heritage culturel. La concentration d'esclaves de memes origines, la relative tolerance des maitres bresiliens envers les pratiques culturelles africaines, et la continuite des arrives de captifs pendant pres de trois siecles ont permis aux langues, aux cultes et aux traditions de survivre. Le candomble, religion afro-bresilienne, est le descendant direct du Vaudou guin et du Vodoun fon. Les orixas du Bresil — Yemanja, Ogun, Xango — sont les noms bresiliens des vodun de la cote guineenne.
Apres l'abolition de la traite par la Grande-Bretagne en 1807, la pression sur les derniers pays pratiquant l'esclavage s'intensifia. Le Bresil abolit officiellement la traite en 1850, et l'esclavage lui-meme en 1888. Entre-temps, des affranchis bresiliens, nes libres ou ayant achete leur liberte, commencerent a revenir en Afrique. Ce mouvement de retour, qui debute vers 1830 et culmine dans les annees 1880, donna naissance a la communaute des Agoudas — du portugais « ajuda » (aide), en reference a l'entraide qui caracterisait ces communautes de retour.
A Aneho, les Agoudas s'installerent dans un quartier qui devint rapidement le coeur economique de la ville. Ils etaient macons, charpentiers, tailleurs, commercants, et apportaient avec eux des competences techniques acquises au Bresil. Ils construisirent des maisons a etage, chose inconnue dans l'architecture traditionnelle locale. Ils continuerent a parler portugais entre eux, a pratiquer le catholicisme — parfois en le melant aux traditions vaudou — et a cuisiner des plats qui melaient les ingredients africains aux recettes bresiliennes.
L'heritage des Agoudas est partout visible a Aneho. Dans les maisons a etage du quartier afro-bresilien, avec leurs balcons en fer forge et leurs patios interieurs. Dans les noms de famille — Olympio, de Souza, d'Almeida, Sacramento — qui resonnent encore dans la vie politique, economique et culturelle du Togo. Dans les recettes de cuisine qui melent le piment guin au lait de coco bresilien. Dans les mots portugais qui se sont incrustes dans le mina quotidien.
Aneho est le point d'aboutissement d'une boucle transatlantique qui relie l'Afrique, le Bresil et l'Europe depuis quatre siecles. Pour les descendants de la diaspora bresilienne qui cherchent leurs racines, la ville est une etape incontournable. Les archives familiales, les recits oraux et les pierres du quartier afro-bresilien racontent une histoire ou la rupture de l'esclavage n'a jamais ete le dernier mot. Certaines familles d'Aneho et de Bahia ont reussi a retablir des liens genealogiques, a identifier des ancetres communs, a renouer une conversation interrompue depuis deux siecles.
Le candomble bresilien et le Vaudou guin partagent des racines communes, visibles dans chaque rituel. Les orixas du Bresil sont les descendants directs des vodun de la cote guineenne. Yemanja, la deesse de la mer, derive de Yemoja, la divinite des eaux salees. Ogun, le dieu du fer et de la guerre, est le meme Ogun venere a Glidji et dans tout le pays yoruba. Les rythmes des tambours, les chants en langue yoruba ou fon, les offrandes de nourriture et de tissus, les transes rituelles : tout rappelle cette parente.
Quand les Agoudas sont revenus au XIXe siecle, ils ont retrouve des pratiques qu'ils avaient preservees de l'autre cote de l'Atlantique. Les pretres du candomble et les Hunon guin ont reconnu leurs dieux respectifs, leurs rituels, leurs interdits. Cette reconnaissance mutuelle a donne naissance a des echanges qui se poursuivent aujourd'hui. Des ceremonies conjointes ont parfois lieu, des pretres bresiliens viennent se former a Aneho, des objets rituels traversent l'Atlantique dans les deux sens.
Aujourd'hui, des Bresiliens viennent a Aneho pour retrouver les sources du candomble et leur histoire familiale. Ce pelerinage inverse, du Nouveau Monde vers l'Ancien, est l'un des phenomenes les plus emouvants du tourisme memoriel contemporain. La ville les accueille comme des enfants revenus apres un long voyage. Des ceremonies sont organisees, des noms sont echanges, des liens se renouent. Pour les visiteurs d'origine bresilienne, fouler le sol d'Aneho, sentir l'odeur de la lagune, entendre les tambours qui resonnent le soir dans le quartier afro-bresilien, c'est toucher du doigt une memoire que leurs ancetres ont portee de l'autre cote de l'ocean sans jamais l'oublier.