Dans les années 1970, le Togo a vu naître une anomalie économique stupéfiante. Dans une région, un continent, et une époque où le commerce international et les grandes fortunes étaient presque exclusivement sous le contrôle d'hommes (souvent expatriés), un monopole financier massif s'est constitué. Et il était dirigé par des femmes.
Elles ne vendaient ni or, ni pétrole. Elles vendaient du tissu. Plus précisément du pagne Wax hollandais. On les appelait les Nana Benz. Leur histoire est celle d'un capitalisme matriarcal flamboyant, d'un pouvoir politique qui faisait trembler les présidents, et d'une appropriation culturelle géniale.
L'invention d'un nom, l'affirmation d'un statut
Le terme "Nana Benz" est une collision sémantique parfaite entre la tradition locale et la mondialisation capitaliste. En langue Mina (la langue du commerce sur la côte, d'Aného à Lomé), Nana est un titre honorifique réservé à la mère, à la femme d'âge mûr, celle qui impose le respect. Le Benz est littéral. Une fois leur fortune faite, ces femmes achetaient des berlines Mercedes-Benz massives importées d'Allemagne. Au volant, ou le plus souvent à l'arrière avec un chauffeur privé, elles exhibaient leur réussite dans les rues poussiéreuses du pays. La Mercedes n'était pas qu'une voiture, c'était une couronne.
La mécanique du monopole : Vlisco et Lomé
Pour comprendre leur richesse, il faut suivre la route du coton. Le véritable "Wax" (issu de la technique d'impression à la cire inspirée du batik indonésien) n'a rien d'africain à l'origine. Il est imprimé dans de vastes usines aux Pays-Bas, la plus célèbre étant Vlisco (fondée en 1846).
Le coup de génie des premières Nana Benz a été de court-circuiter les intermédiaires coloniaux et masculins. Elles ont négocié, avec une dureté légendaire, l'exclusivité de la distribution de ces pagnes de luxe pour le Togo. Elles n'étaient pas de simples détaillantes. Elles sont devenues des grossistes incontournables. Des femmes venaient du Ghana, du Bénin, du Nigeria et même du lointain Congo pour s'approvisionner auprès des Nana Benz à Lomé. Le Grand Marché de Lomé (et ses relais commerciaux à Aného) est devenu la bourse ouest-africaine du textile.
"L'œil de ma rivale" : Le pagne comme arme sociale
Le véritable pouvoir des Nana Benz n'était pas seulement d'importer du tissu européen, mais de l'africaniser totalement par le verbe.
Un pagne Vlisco qui sortait d'usine aux Pays-Bas n'avait qu'un numéro de série froid. Dès qu'il touchait le sol togolais, les Nana Benz lui inventaient un nom, une histoire, un sens. C'est ce nom qui dictait la valeur du tissu et créait la frénésie d'achat.
Les noms choisis tiraient leur source des dynamiques sociales (souvent de la polygamie) et permettaient aux femmes togolaises de s'exprimer publiquement et silencieusement :
- "L'œil de ma rivale" : Un tissu aux motifs d'yeux ronds. La femme le portait pour signifier à la maîtresse de son mari ou à sa co-épouse qu'elle voyait tout.
- "Si tu sors, je sors" : Un message direct au mari volage.
- "Mon mari est capable" : Un tissu aux motifs très chargés, volontairement vendu très cher, porté pour montrer publiquement la générosité ou la richesse du conjoint (ou la propre réussite de la femme).
En nommant le tissu, la Nana Benz ne vendait plus du coton imprimé : elle vendait de la communication, du pouvoir social et du prestige.
Le poids politique d'un empire financier
Durant les décennies 1970 et 1980, le poids économique de ces femmes était écrasant. Elles représentaient une part majeure du chiffre d'affaires informel (et souvent formel) du pays, et figuraient parmi les premières fortunes d'Afrique subsaharienne.
Ce poids économique s'est inévitablement mué en pouvoir politique. Le pouvoir en place devait composer avec le syndicat des revendeuses de tissus. Elles finançaient les campagnes, possédaient un parc immobilier immense (jusqu'en Europe), et siégeaient dans les cercles de décision. Aucune grève ou décision économique majeure ne pouvait se prendre sans leur approbation tacite.
Le déclin et la mémoire figée dans les murs d'Aného
L'âge d'or des Nana Benz originales a pris fin avec les années 1990. La dévaluation brutale du franc CFA en 1994 a fait exploser le prix du Wax hollandais d'importation. Surtout, la libéralisation des marchés a vu l'arrivée massive des contrefaçons asiatiques (le "Hitarget" et autres marques chinoises), reproduisant exactement les mêmes motifs sur des tissus de moins bonne qualité pour le dixième du prix. Le monopole de Vlisco s'est brisé.
Pourtant, le mythe reste intact dans la psyché togolaise. Il symbolise une époque de prospérité insolente et d'émancipation féminine radicale par le commerce.
La ville d'Aného, profondément liée à l'histoire marchande et aux familles afro-brésiliennes dont sont issues plusieurs grandes lignées de revendeuses, a récemment gravé cette histoire dans la pierre. En décembre 2024, une monumentale fresque murale financée par Vlisco Togo a été inaugurée à Aného, dans le quartier de Kpota (sur le mur de l'École Pilote Méthodiste). Réalisée par les artistes togolais Kossi Reinold Paass et Léopold Goutsop, elle représente ces figures légendaires, fières à côté de leurs Mercedes-Benz.
Ce n'est pas qu'un hommage au passé. C'est un rappel adressé aux jeunes filles de la ville : il y a cinquante ans, les femmes les plus puissantes du pays ne siégeaient pas dans des bureaux de verre, elles étaient assises derrière des piles de tissus au milieu du marché, et elles dictaient la loi.