À Aného, il y a deux manières de regarder l'eau. Face au sud, l'océan Atlantique est bruyant, dangereux, balayé par des courants violents. Face au nord, le système lagunaire et le lac Togo s'étendent comme un miroir d'eau plate, silencieux, presque immobile.
C'est sur ce miroir que se joue quotidiennement la survie économique de milliers de familles. La pêche artisanale n'y est pas un folklore pour cartes postales. C'est une industrie de précision, ancrée dans des techniques ancestrales, qui navigue aujourd'hui sur le fil du rasoir entre tradition, surpêche et urgence environnementale.
Loin des chalutiers industriels qui ratissent le large, voici comment les peuples de l'eau (les Pédah, les Pla et les Mina) prélèvent leur subsistance dans la vase et le sel.
Le ballet silencieux du filet épervier
Si vous vous installez sur les berges d'Aného au lever du jour, vous assisterez à une scène d'une grâce absolue. Sur l'eau grise, une fine pirogue monoxyle (creusée dans un seul tronc d'arbre) glisse sans bruit. À la poupe, un pêcheur se tient debout, en équilibre précaire.
L'anatomie du geste
Dans ses mains, il rassemble méticuleusement le filet épervier. Ce filet circulaire, lesté de plombs sur tout son périmètre, demande une maîtrise physique totale.
Le pêcheur observe l'eau. Il repère les remous infimes à la surface, signe qu'un banc de petits poissons (souvent des alevins de tilapias ou des crevettes) évolue juste en dessous. D'un mouvement de torsion du buste, il projette le filet. Le filet s'ouvre dans les airs, se déploie comme une immense toile d'araignée, et frappe la surface de l'eau dans un "plouf" sourd.
Les plombs entraînent instantanément les bords vers le fond, emprisonnant les poissons sous le cône de maille. Le pêcheur n'a plus qu'à tirer doucement sur la corde centrale pour refermer la nasse par le bas et remonter sa prise.
La pêche douce
Cette technique est le symbole de la pêche artisanale respectueuse. Elle est ciblée, sans moteur, et ne détruit pas les fonds marins. Les prises sont modestes mais régulières : carpes locales, petits crabes bleus de lagune, et tilapias qui finiront grillés dans les cours des maisons d'Adjido à midi.
L'Acadja : L'architecture des pièges immergés
Mais l'épervier demande de la chance et de l'effort physique. Pour maximiser les rendements, les pêcheurs de la région (et plus largement du golfe de Guinée, cette technique étant originaire du Bénin voisin) utilisent massivement le système de l'Acadja.
La forêt plantée dans l'eau
Si vous observez la lagune, vous remarquerez des zones entières où de grands branchages morts dépassent de la surface, comme des forêts noyées. Ce ne sont pas des arbres poussés là par hasard. Ce sont des parcs artificiels construits de la main de l'homme.
Le principe de l'Acadja repose sur la compréhension intime du comportement des poissons. Le pêcheur enfonce des centaines de branches d'arbustes feuillus dans le fond sablo-vaseux de la lagune, dans des zones peu profondes (généralement 1,50 mètre de profondeur).
Le piège ou l'aquaculture
Ces parcs de broussailles immergés ont une double fonction redoutable :
- L'abri : Les poissons viennent s'y réfugier pour échapper aux prédateurs et s'y reproduire en sécurité.
- Le garde-manger : Les branches en décomposition favorisent le développement du "périphyton" (un mélange d'algues microscopiques et de micro-organismes), la nourriture favorite des carpes et tilapias.
Au bout de quelques mois, le parc grouille de vie. Le pêcheur vient alors entourer tout le parc de branchages avec un grand filet. Il retire ensuite les branches une à une, et referme le filet sur une pêche souvent miraculeuse. S'il laisse le parc en place plus de six mois, l'Acadja se transforme en véritable système d'aquaculture extensive.
Une technique sur la sellette
Pourtant, malgré son efficacité redoutable, l'Acadja est aujourd'hui au cœur d'une controverse environnementale sévère. D'abord, pour planter ces parcs, les pêcheurs coupent massivement les arbustes terrestres environnants, et pire, les précieux palétuviers de la mangrove. Ensuite, la décomposition de tonnes de bois dans une eau lagunaire au renouvellement lent provoque un envasement rapide des fonds et une chute du taux d'oxygène, asphyxiant la lagune à long terme. La tension entre les autorités (qui tentent de réguler, voire d'interdire certains parcs) et les communautés de pêcheurs (pour qui c'est une question de survie immédiate) est palpable.
Le contraste de l'océan : La senne de plage
Tournez le dos à la lagune, marchez quelques centaines de mètres, et traversez la N2. Sur la plage, la méthode de pêche change radicalement d'échelle.
Ici, pas de silence ni de solitude. La pêche océanique est un sport collectif d'une brutalité assumée. C'est le domaine de la senne de plage (le Yovovi). Une grande pirogue motorisée brave la barre de vagues (l'une des plus dangereuses d'Afrique) pour aller déposer un immense filet en arc de cercle à plusieurs centaines de mètres du rivage.
De retour sur la plage, le village entier entre en action. Les hommes, les jeunes garçons, et parfois les femmes, se répartissent sur deux cordes géantes. Pendant des heures, sous un soleil de plomb, au rythme de chants saccadés qui cadencent l'effort, ils tirent le filet vers la plage. C'est un effort titanesque. À l'arrivée, le filet ramène les espèces pélagiques : bars, maquereaux, petites raies, et parfois, par erreur tragique, des tortues marines qui seront rapidement libérées par les écogardes.
Un avenir en pointillé
Manger un poisson braisé à Aného n'est pas un acte anodin. L'eau douce et l'eau salée subissent des pressions convergentes. La pollution au phosphate, l'ouverture et la fermeture artificielle de l'embouchure du Mono, et le réchauffement climatique modifient la salinité de la lagune, bouleversant la reproduction des poissons.
Pourtant, au lever du soleil, les silhouettes se découpent toujours sur la lagune. Le filet épervier continue de s'ouvrir dans les airs. La résilience des pêcheurs d'Aného, capables de lire le vent et les courants, reste le dernier rempart d'une culture de l'eau qui refuse de sombrer. L'achat de poisson local sur les marchés de la ville, à son juste prix, reste la meilleure façon de soutenir cette lutte pour l'existence.
