Assis sur sa pirogue tiree sur le sable de l'estuaire, Kofi Agbegnenou repare un filet. Ses doigts dansent entre les mailles avec une precision qui ne doit rien a la vue — ses mains connaissent ce geste par coeur, pour l'avoir repete des milliers de fois. Derriere lui, la lagune s'etire jusqu'aux mangroves de l'ile Guin. Devant lui, l'ocean Atlantique gronde sourdement contre la barre. Kofi est chez lui, exactement a la frontiere entre l'eau douce et l'eau salee, ce point precis ou la peche guin a invente ses techniques depuis des siecles.
Visit Aneho : Vous pechez ici depuis combien de temps ?
Kofi : Depuis 1984. J'avais dix-sept ans. Mon pere m'a mis une pagaie dans les mains et m'a dit : « L'estuaire vous nourrit si vous le respectez. » C'est tout ce qu'il m'a appris. Le reste, c'est l'eau qui me l'a dit.
Visit Aneho : Comment on apprend a pecher sur l'estuaire ?
Kofi : On n'apprend pas. On observe. Mon pere ne m'a jamais donne de lecon. Il me montrait, et j'essayais de faire pareil. Au debut, on rate tout. Le filet ne s'ouvre pas. La pirogue derive. Le poisson file sous la coque et vous regarde, moqueur. Mais apres des annees, le corps comprend ce que la tete ne peut pas expliquer. Un jour, sans savoir pourquoi, le filet s'ouvre comme une fleur. Et vous etes pecheur.
La technique du Xɔnu
Kofi utilise encore la technique traditionnelle du xɔnu — un filet circulaire lance a la main depuis la pirogue — que son pere lui a transmise et que son grand-pere pratiquait avant lui. C'est une technique qui demande des annees a maitriser. Le filet, plombe de petits poids en pierre ou en metal, doit s'ouvrir en un cercle parfait au-dessus de l'eau avant de retomber et d'emprisonner le poisson dans ses mailles.
« Le filet doit s'ouvrir comme une fleur. Si vous pensez trop, il ne s'ouvre pas. »
Ce n'est pas une metaphore. La peche au xɔnu est un geste qui engage tout le corps : les pieds ancrent le pecheur dans la pirogue, les hanches pivotent, les bras projettent le filet en un mouvement helicoidal que des generations de pecheurs guin ont perfectionne. Les jeunes, aujourd'hui, preferent les filets dormants, qu'on pose le soir et qu'on releve le matin. Moins de geste. Moins de danse.
L'estuaire a change
Visit Aneho : L'estuaire a change depuis 1984 ?
Kofi : Tout a change. La barre est plus violente. Il y a vingt ans, on pouvait sortir en mer deux fois par jour. Maintenant, certains matins, les vagues rendent ca impossible. Et les poissons... certaines especes qu'on voyait tous les jours, on ne les voit plus que rarement. Le capitaine, le kpoto, l'ethmalose — ils sont encore la, mais moins nombreux.
Kofi marque une pause. Il regarde l'horizon, la ligne floue ou le fleuve Mono rencontre l'ocean. Puis il reprend, plus lentement.
« Ce n'est pas seulement les poissons. C'est l'eau elle-meme. Elle est plus chaude qu'avant. En 1984, quand on plongeait la main dans la lagune au petit matin, elle etait froide. Maintenant, meme a l'aube, elle est tiede. Les anciens disent que l'eau a de la fievre. Et l'eau qui a de la fievre ne donne plus les memes poissons. »
Ce que Kofi decrit sans le savoir, c'est l'impact du rechauffement climatique sur l'un des ecosystemes les plus fragiles de la cote ouest-africaine. L'estuaire du Mono, ou se melent les eaux douces du fleuve et les eaux salees de l'Atlantique, est un laboratoire vivant de l'adaptation. Les poissons qui y vivent dependent d'un equilibre precis de temperature et de salinite. Quand cet equilibre se derègle, les especes migrent, diminuent, ou disparaissent.
Le dernier des xɔnu ?
Visit Aneho : Vous avez transmis votre savoir a quelqu'un ?
Kofi : J'ai trois fils. Aucun n'a choisi la peche.
Il sourit en disant cela, mais il n'y a pas de tristesse dans sa voix. Juste un constat tranquille, comme on observe la maree qui descend. Son aine travaille a Lomé dans une entreprise de logistique. Le cadet est chauffeur de taxi-moto. Le benjamin termine ses etudes au lycee d'Aneho.
« Le monde a change. Ils ont raison de chercher autre chose. Quand j'avais leur age, la peche nourrissait une famille. Aujourd'hui, avec moins de poissons et plus de pecheurs, ce n'est plus pareil. Je ne peux pas leur demander de faire ce que j'ai fait. »
Mais Kofi ne veut pas que le geste disparaisse. Une fois par semaine, il emmene des jeunes du quartier sur la lagune. Pas pour leur apprendre un metier. Pour leur montrer quelque chose de plus grand.
« Je veux qu'ils sachent que l'estuaire est vivant. Qu'il parle. Que si on l'ecoute, il nous dit tout : ou sont les poissons, quand la pluie va tomber, si la barre sera mauvaise demain. Les jeunes ne savent plus ecouter l'eau. Ils ont des telephones, des radios. Mais l'eau, elle, n'a pas change de langue. »
La memoire de l'estuaire
La journee avance. Kofi range son filet, redresse sa pirogue. Demain, a l'aube, il sera de nouveau sur l'estuaire. Comme il l'a fait des milliers de fois depuis 1984. Comme son pere le faisait, et le pere de son pere avant lui.
Avant de partir, il se tourne vers la lagune. Un geste infime, presque invisible : il effleure l'eau du bout des doigts et murmure quelque chose en mina. Une priere ? Un remerciement ? Une confidence ?
« Je lui dis que je reviendrai demain. L'estuaire doit savoir qu'on ne l'abandonne pas. »
L'estuaire du Mono et ses pecheurs sont accessibles via notre service de conciergerie. Nous organisons des matinees de peche avec Kofi et d'autres gardiens des traditions d'Aneho, sur reservation. Une experience silencieuse, respectueuse, ou l'on apprend moins a pecher qu'a ecouter.
Pour aller plus loin
- La peche dans l'estuaire du Mono — metier ancestral et techniques traditionnelles
- Lagune, cote et ecosystemes d'Aneho — l'environnement qui nourrit les pecheurs
- Les voix d'Aneho — tous les portraits de ceux qui font la ville
Les techniques de peche traditionnelles
En quarante ans de pratique, Kofi a vu evoluer l'art de la peche sur l'estuaire. Il distingue trois techniques principales, chacune adaptee a une saison et a un type de prise.
Le xonu (filet circulaire)
La technique que Kofi maitrise le mieux. Le pecheur, debout dans sa pirogue, lance un filet circulaire plombe qui s'ouvre en corolle au-dessus de l'eau avant de retomber et d'emprisonner le poisson. Cette technique exige :
- Un equilibre parfait dans la pirogue, acquise apres des annees de pratique
- Une connaissance precise des courants et des bancs de sable
- Une lecture du ciel et du vent pour anticiper le comportement des poissons
Le filet dormant
Pose le soir, releve a l'aube. Moins technique mais plus physique, il necessite de parcourir l'estuaire en pirogue pour verifier chaque filet. Les jeunes pecheurs preferent cette methode, qui demande moins d'apprentissage.
La ligne de traine
Utilisee principalement pour le capitaine et le bar, cette technique consiste a trainer une ligne depuis la pirogue. Elle exige une patience infinie et une connaissance intime des fonds marins.
Le regard de Kofi sur l'avenir
Kofi ne se fait pas d'illusions sur l'avenir de la peche traditionnelle a Aneho. Le rechauffement des eaux, la concurrence des chalutiers industriels et le desinteret des jeunes rendent le metier de plus en plus difficile. Mais il refuse de baisser les bras. Chaque semaine, il emmene des jeunes du quartier sur l'estuaire pour leur montrer les gestes de base. Pas pour en faire des pecheurs, dit-il, mais pour qu'ils sachent ce que leurs ancetres ont fait pendant des siecles. La memoire, pour Kofi, est aussi importante que le poisson.
